Un chiffre froid, sans détour : les fumeurs présentent un risque nettement accru de développer des formes sévères du COVID-19, et les études s’accumulent. Le message des médecins et chercheurs est limpide : il faut parler clair, sans détour, sans pour autant tomber dans la stigmatisation. Informer, responsabiliser, sans céder à la panique. Le tabac, déjà ennemi public, se révèle un allié discret du virus.
« Nous avons la responsabilité d’informer. On peut se confiner, se laver les mains, multiplier les gestes barrières, mais il apparaît désormais que fumer pèse lourd dans la balance du pronostic. Il est temps que les fumeurs le sachent : arrêter maintenant, c’est gagner davantage que jamais », affirme Charlotta Pisinger, professeure engagée dans la lutte contre le tabac, rattachée à la Cardiac Society et au Center for Clinical Research and Prevention des hôpitaux Bispebjerg-Frederiksberg.
Le message est simple : renoncer au tabac aujourd’hui, c’est éviter le pire, surtout dans cette période où les risques s’accumulent. Charlotta Pisinger ne mâche pas ses mots : « Le bénéfice d’un arrêt immédiat n’a jamais été aussi net. »
Selon elle, si les fumeurs s’engagent dans le sevrage dès maintenant, les effets devraient se faire sentir dans les statistiques d’ici quelques semaines, au moment où la vague épidémique touchera son pic. Moins de patients hospitalisés, c’est un soulagement pour tous. Mais communiquer sans effrayer, c’est tout le défi : « Il ne s’agit pas de semer la panique ou d’accuser. Mais il faut se soucier de chacun, et de soi-même. Nous avons la preuve concrète de ce qui peut faire la différence, utilisons-la », insiste-t-elle.
Des données qui inquiètent la communauté scientifique
Charlotta Pisinger le répète : même si le lien direct entre tabagisme et infection n’est pas totalement tranché, la corrélation avec la gravité de la maladie est difficile à ignorer. Deux études récentes retiennent son attention et servent de socle à son analyse.
Première étude : sur 76 personnes atteintes de pneumonie liée au COVID-19, 27 % des fumeurs ou anciens fumeurs ont développé des formes graves, ou sont décédés. Chez les non-fumeurs, ce chiffre s’effondre à 3 %. La différence est brutale.
Seconde étude, sur un panel plus large : plus de 1 000 patients hospitalisés pour COVID-19, suivis dans le temps. Parmi ceux qui fumaient ou avaient fumé, 24 % ont connu une évolution grave. Chez les non-fumeurs, le taux descend à 14 %. Là encore, le tabagisme pèse lourd.
Torben Mogensen, médecin anesthésiste-réanimateur et président de la Société pulmonaire, ne tourne pas autour du pot : « Fumer est dangereux, mais là, c’est un clou de plus dans le cercueil. Il faut marteler ce message : arrêter de fumer, même à l’heure du coronavirus, c’est vital. »
Un risque aggravé confirmé par les spécialistes
Torben Mogensen s’appuie sur les dernières recherches pour alerter : les fumeurs ont un risque multiplié par 1,4 à 2 de développer des formes sévères, d’être placés sous respirateur ou de décéder du COVID-19. Le mécanisme est désormais mieux cerné : « Les fumeurs présentent davantage de récepteurs dans les poumons, précisément ceux que le virus utilise pour infiltrer les cellules et se multiplier. La menace est réelle pour eux », détaille-t-il.
Jusqu’à présent, ces données sont surtout relayées dans les revues internationales, mais pour Torben Mogensen, il est urgent de s’en saisir en France aussi. Ce constat doit peser dans la balance des arguments pour le sevrage tabagique : « Le tabac est nocif, mais dans ce contexte, il aggrave encore la situation. Nous devons transmettre ce message sans détour, surtout aujourd’hui. »
Arrêter de fumer : une bouffée d’air pour l’hôpital
Pour Jesper Lykkegaard, médecin généraliste à Vejle et chercheur à la Research Unit for General Practice (SDU), les preuves s’accumulent : le tabagisme fait grimper le risque d’infection par le coronavirus, mais l’enjeu va plus loin. Il y voit un levier pour désengorger les hôpitaux.
Il expose la situation : « Arrêter immédiatement, ce serait éviter une part importante des admissions pour pathologies pulmonaires, et donc libérer des lits et du personnel. »
Pour illustrer cet impact, il rappelle : chaque année, 23 000 hospitalisations concernent des patients atteints de BPCO (bronchopneumopathie chronique obstructive). Selon ses recherches, bon nombre d’entre eux sont réhospitalisés dans le mois suivant. Or, ce cercle vicieux pourrait être brisé si l’arrêt du tabac devenait une réalité, avec un effet direct et rapide.
Les patients les plus exposés face au COVID-19 sont ceux qui souffrent de maladies pulmonaires ou cardiaques. L’équation est limpide : moins de fumeurs, moins de formes graves.
Jesper Lykkegaard insiste : « Si les personnes concernées s’arrêtent sans tarder, les effets seront visibles d’ici un mois. Mais ce message n’a pas encore été suffisamment diffusé. »
Il regrette que, malgré l’ampleur des efforts investis pour contenir l’épidémie, la question du tabac reste en retrait. « Je reste surpris que l’arrêt du tabac ne soit pas mis en avant comme une mesure clé. Alors qu’on multiplie les stratégies pour freiner la courbe épidémique, cette action-là permettrait d’éviter des hospitalisations et des décès évitables. »
Le tabac, déjà redouté pour ses ravages silencieux, s’invite dans la crise sanitaire avec une gravité nouvelle. Face à ce constat, le choix d’arrêter de fumer prend un relief particulier : il ne s’agit plus seulement de protéger sa santé sur le long terme, mais d’agir, ici et maintenant, pour soi et pour les autres. Demain, la courbe des hospitalisations pourrait bien dépendre de ces décisions individuelles, plus décisives que jamais.

