Baubo, déesse du rire : pourquoi l’humour est une vraie ressource pour la santé mentale des mères ?

Dans la mythologie grecque, une figure méconnue réussit là où tout le monde avait échoué : faire rire une mère effondrée par la perte de son enfant. Cette figure, c’est baubo, et son histoire dit quelque chose de profond sur le rire féminin comme acte de survie. À l’heure où la santé mentale des mères devient un vrai sujet de santé publique, ce mythe vieux de deux millénaires reste étonnamment actuel. 

Un mythe grec au service des mères épuisées

Baubo apparaît dans les récits liés aux Mystères d’Éleusis. Quand Déméter, dévastée par l’enlèvement de sa fille Perséphone, erre sans manger ni rire, c’est cette habitante d’Éleusis qui parvient à briser sa torpeur. Elle le fait par un geste d’une obscénité délibérée, décrit par les auteurs chrétiens Clément d’Alexandrie et Arnobe : elle retrousse sa tunique pour dévoiler sa vulve à la déesse. Arnobe précise même qu’elle lui donne la forme d’un visage d’enfant, comme une ventriloque. Déméter, surprise, éclate de rire.

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Ce geste n’est pas gratuit. Les historiens le qualifient d’apotropaïque, c’est-à-dire destiné à éloigner le mal, et de cathartique. Il rappelle à Déméter la puissance féminine que représente son propre corps, « promesse de maternités futures ». L’historien Christian-Georges Schwentzel (Université de Lorraine) y lit un acte de solidarité entre femmes. Baubo fut d’ailleurs parfois élevée au rang de divinité : une inscription cultuelle du IVe siècle av. J.-C. retrouvée à Naxos cite son nom juste après Déméter, Coré et Zeus.

Ce motif du rire féminin salvateur dépasse la Grèce antique. On le retrouve en Égypte avec la déesse Hathor, et au Japon avec Ame-no-Uzume, dont le dévoilement provoque l’hilarité des dieux et permet au soleil de réapparaître. Le rire des femmes, dans ces traditions, n’est pas une frivolité : c’est une force.

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Un rire longtemps réprimé, aujourd’hui réhabilité

Pourtant, l’histoire réelle des femmes qui rient est beaucoup moins lumineuse que ces mythes. Depuis l’Antiquité, comme le retrace l’historienne Sabine Melchior-Bonnet dans Le rire des femmes, une histoire de pouvoir (PUF, 2021), le rire a été considéré comme « contraire à l’image de la femme modeste et pudique ». La femme qui riait en public était associée à la débauche ou à l’hystérie, quand l’homme qui plaisantait ne faisait l’objet d’aucune réprobation comparable.

Cette répression a laissé des traces. Aujourd’hui encore, les femmes représentent environ un tiers des humoristes professionnels, selon la même source. La normalisation du rire féminin dans l’espace public reste donc incomplète. Ce déséquilibre se retrouve aussi dans la sphère familiale : les phénomènes numériques du dad blessing (valorisation des pères impliqués) et du dad bashing (critique des pères jugés insuffisants) révèlent que la parentalité reste un terrain où ce que les mères font naturellement attire peu de reconnaissance, quand les mêmes gestes accomplis par un père suscitent l’admiration.

Rire pour tenir : l’humour maternel, une stratégie de santé

En psychologie clinique, l’humour est reconnu comme un mécanisme de coping adaptatif : il permet de prendre de la distance avec une situation douloureuse, de désamorcer l’anxiété, de renforcer le lien social. Dans un contexte où la santé mentale des parents est désormais au cœur des préoccupations institutionnelles (le CESE a publié un avis sur le sujet en octobre 2025, et Psycom, sous tutelle de l’AP-HP, a mis à jour sa fiche dédiée à la santé mentale des parents en juillet 2026), cette dimension du rire n’est pas anecdotique.

Le burnout parental, syndrome décrit par les chercheurs belges Isabelle Roskam et Moïra Mikolajczak (UCLouvain), touche davantage les mères que les pères et les pays occidentaux plus que d’autres cultures. Trouver des espaces de légèreté, y compris par l’humour partagé, fait partie des ressources que les professionnels de santé mentale recommandent. Baubo, à sa façon, l’avait compris bien avant eux.

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